Même l’homme maniéré s’interroge sur sa virilité, c’est ce que nous allons montrer tout à l’heure.
Il y a quelques semaines, j’avais convaincu trois personnes à m’accompagner pour une petite visite au volcan. Je tairais les vrais noms de ces personnages afin de préserver leur dignité, ne vous inquiétez pas, ce ne sont pas eux les plus importants dans cette histoire. Mais pour vous faciliter quand même la lecture je les nommerai Picthoune, Pitchounette et Brian (en hommage à Gad Elmaleh).
Reprenons mon récit, voulez-vous ? Nous nous sommes donc levé tôt par un beau dimanche de juin pour une ballade au Piton de la Fournaise. Si la route des plaines avait paru longue et parfois ennuyeuse à mes 3 compères, celle du volcan les avait éblouis. Oui, vous l’avez deviné, mes 3 compagnons de voyage, bien que Réunionnais de naissance, ne venaient pas très souvent sur notre beau volcan.
En tant qu’ancien étudiant en géologie et actuel détenteur d’un Guide Michelin, j’expliquais à Pitchoune, Pitchounette et Brian les différentes formations volcaniques qui parsèment cette route splendide : le Nez de Bœuf, le cratère Commerson, la Plaine des Sables, les Gendarmes. Autant de structures chargées d’histoire passionnantes ! Néanmoins, le rythme des arrêts ne semblait pas correspondre à ce que Picthounette espérait d’une sortie de ce genre. Trajet en voiture/arrêt/explications obscures/photos/départ.
Ainsi, arrivé au Pas de Bellecombe, la vue sur le Piton de la Fournaise n’avait pas l’effet que j’espérais. Le Monstre endormi n’arrivait pas à plaire au groupe.
Sentant la lassitude du trio, je leur proposais de descendre titiller les flancs de la Bête.
« On descend les escaliers (de la mort), on fait un tour sur le Formica Léo, on va voir la Chapelle de Rosemont et on revient, ça vous va ? »
Les 3 êtres crédules… euh, je veux dire, mes 3 amis acceptèrent sans trop réfléchir. Je pris la tête du groupe pour descendre les escaliers et entrer dans l’enclos du volcan.
Alors que je commençais à fatiguer à mi-hauteur, je remarquai que mes compagnons ne me suivaient plus depuis longtemps déjà. Logique : ce sont des geeks, s’ils étaient sportifs, ça se serait ! (oui Pitchoune, Pitchounette et Brian seraient de vrais boulets en randonnée, mais on va tenter de les pardonner, puisqu’ils ne sont pas le sujet de cette histoire).
Bref… malgré mes cris motivants (« Non mais vous êtes la honte de la Réunion à marcher aussi lentement !!! Tout le monde nous regarde ! ») le trio peinait à avancer, nous sommes toutefois parvenu à faire le trajet prévu. Le Formica Léo plut aux 3 compagnons, ils prirent toutefois beaucoup de temps pour arriver à la Chapelle Rosemont.
J’avoue avoir été moi-même un peu épuisé par cette petite marche (que je qualifie encore de « terrain plat »), et dans mon for intérieur, je ne cessais de me répéter « ce n’est qu’une marche simple, rien à voir avec la véritable ascension du volcan, ça ne vaut même pas d’être sur un guide de randonnée, alors t’as intérêt à ne pas être essoufflé ! Regarde les vieux qui reviennent de la randonnée complète, est ce qu’ils ont l’air exténués ? ».
Mais rien n’y fait, après quelques semaines de jachères, mes jambes étaient fragiles et faibles.
La chapelle Rosemont déçut les 3 compères, j’essayais de les motiver pour le retour (« Allez dites-vous qu’après ce terrain presque plat, il faudra remonter les escaliers du Pas de Bellecombe »). Pendant qu’un nuage commençait à couvrir les flancs du volcan, je distançais aisément mon groupe, décidément pas fait pour la randonnée.
Après une vingtaine de minutes, j’entendis le souffle de quelqu’un qui s’approchait de moi. Ce ne pouvait être Brian (le plus rapide du trio) ça avait l’air plus gros.
Je tourne la tête et là je vois un mec.
Un vrai. Pas une lopette à Rayban, bermuda et baskets de randonnée en train de se prendre pour Ian Wright, non. Un mec comme on n’en fait plus, un vrai Bear Grylls :
- un sac sur le dos qui devait faire mon poids
- un vieux short camouflage
- une veille paire de baskets
- un torse nu musclé et imberbe qui fait passer ton thorax pour celui d’un garçonnet de 5 ans qui aurait manger chez Mc Do depuis sa naissance
Bref, le Mâle, le vrai. Et que fait-il cet Apollon ? Il se contente de me dépasser ? Non, madame, il me dépasse en courant !
Ce monstre de l’humanité, cet être de chair et de muscle si rare est en train de descendre du volcan en courant…
Une sensation de honte m’envahi d’un coup (ça t’apprendra à faire le cake devant tes 3 copains). Le Mâle dépasse tous les autres randonneurs et arrive au pied de l’escalier bien avant moi. Arrivé à mon tour devant les marches, je le retrouve tranquillement assis sur les coulées. Il ne montre aucun signe de fatigue, il n’a pas d’égratignure et semble presque souriant : comment ne pas le détester ?
Je ne comprends cependant pas pourquoi il ne remonte pas directement les marches en petites foulées et deux par deux : quitte à prouver sa position d’Alpha-mâle autant finir le travail. Je m’assis à 4 mètres de lui pour attendre mes compagnons (trop près j’ai peur qu’il me mange comme goûter – trop loin, je ne pourrais pas analyser son comportement animal).
Au bout de quelques minutes, une fille arrive à sa hauteur « Putain, t’avais pas besoin d’aller si vite ! » « Désolé, tu veux un truc à manger, ma chérie ? »
Ah oui… Le Mâle était accompagné, mais sa « chérie » n’était pas aussi rapide. Il cherche dans son sac gigantesque de quoi nourrir sa compagne et lui-même (un paquet de Prince ?? c’est ça son goûter ? je m’attendais au moins à un bébé Panda pané pour satisfaire un tel organisme) et pendant qu’ils mangent, mon groupe tarde à arriver.
Au bout d’une dizaine de minutes Pitchoune, Pitchounette et Brian arrivent… très exténués (au moins ils sont en vie, je n’ai pas besoin d’alerter leurs parents de leur disparition).
Après une pause « méritée », je force mon trio à remonter les escaliers (de la mort). Le Mâle et sa compagne (j’allais quand même pas dire « la Femelle » !!) mangent toujours et discutent entre eux, ils se préparent toutefois à remonter bientôt. En forçant mon équipe à remonter les escaliers, je n’ai en fait qu’un seul objectif : arriver au Pas de Bellecombe avant cette Force de la nature et surtout, surtout ne pas me faire doubler pendant la montée.
L’ascension débute et comme prévue elle est dure. Mes jambes me font terriblement souffrir, les marches me paraissent immenses et le sommet inaccessible. Je perds très vite mon équipe et me retrouve seul face aux escaliers. Mes yeux voient trouble et mon souffle est haletant mais je ne cesse de me dire « Il ne faut pas que le Mâle te dépasse, il ne faut pas qu’il te dépasse, il en va de ta dignité de randonneurs !! ».
Je double (tant bien que mal) un couple de touristes âgés : « N’es aucune fierté, dépasser des sexagénaires n’est pas un exploit ! T’en vanter serait stupide et indigne ! » ce seront les seules personnes que j’aurais rencontré pendant ma montée.
Bref, au bout d’une vingtaine de minutes, j’arrive avec beaucoup de difficulté en haut de l’escalier (de la mort). Je ne tiens plus sur mes jambes et m’effondre sur le banc au sommet (aaaarrrggghhh – râle de soulagement). Je commence à chercher nerveusement ma Ventoline pour retrouver mon souffle (aucune trace) et remercie le Dieu, Allah et Bob l’Eponge d’avoir survécu à cette épreuve malgré mon T-shirt trempé de sueur et ma vision toujours aussi trouble (j’ai pourtant mis mes lentilles ce matin).
Je n’ai pourtant pas le temps de reprendre mes esprits (3 minutes se sont écoulés), j’entends des gens arrivés au sommet. Je percute tout de suite : c’est le Mâle et sa compagne ! Vite ! Je me redresse (oui, j’étais allongé sur le banc), cesse de respirer bruyamment, ramasse mon sac, plaque un sourire sur mon visage… bref, je fais tout pour paraître normal et pas fatigué !
Comme prévu le Mâle arrive en haut sans difficulté, sans souffrance apparente et toujours torse nu, il me salue avec un large sourire et repart vers le parking tranquillement. Je lui rends son salut et essaie de paraître pour quelqu’un qui fait ça tous les jours et ne s’est pas du tout pressé pour arriver. À peine, lui et sa compagne (fatiguée par cette montée, donc humaine !) hors de mon champ de vision, je m’effondre à nouveau sur le banc pour reprendre mon souffle « L’ego masculin est vraiment une chose stupide ».
Comment j’ai pu me laisser prendre au jeu aussi facilement ? Où est donc passer ma dignité de (pseudo) intellectuel ? D’un côté mon instinct masculin est heureux de cet exploit (il ne m’a pas doublé pendant la montée) de l’autre, mon esprit d’homo sapiens sapiens me trouve ridicule (tu n’es plus digne de Daria Morgendorffer).
Mais mon raisonnement et ma joie/culpabilité font vite place à de l’inquiétude : mes compagnons de route (qui se sont, bien sûr, fait doubler par le Mâle) n’arrivent toujours pas.
Alors que je les attends, plusieurs couples de sexagénaires (ayant réellement fait la randonnée) arrivent au sommet, ainsi des groupes d’amis, des personnes seules d’une quarantaine d’années… Par combien de personnes se sont-ils fait doublé ? Le trio fait son apparition très tardivement (une vingtaine de minutes). Essoufflés, fatigués et le regard mauvais, ils me maudissent de les avoir emmenés au volcan par un si beau dimanche. C’était un temps parfait à rester chez soi pour regarder des séries et surfer sur le net…
À regarder leurs visages, ils ne doivent pas posséder cet ego primal friand de compétition virile que je viens de découvrir en moi… Ils en ont de la chance.
Notre journée s’achèvera par une gaufre dans le port de Saint-Gilles-les-Bains, ce n’est pas le bébé panda pané, ni le paquet de Prince de Lu du Mâle, mais ça me suffit. Mon seul espoir, c’est de ne pas avoir dégoûter mon trio de la randonnée, parce que maintenant, je n’ai qu’un souhait, m’améliorer pour la prochaine fois que je rencontre une autre Bête de ce genre en randonnée.
Pour voir les photos de cette visite du volcan, vous pouvez aller sur mon compte Flickr (pas besoin de connexion) en cliquant sur « More Photos » dans la rubrique Guétali (colonne de droite).






